La liberté d’expression face à la montée des radicalismes

Voici le texte d’un exposé portant sur un sujet d’actualité lors du cours de politiques patrimoniales en Europe et dans le monde tenu par Sabrina Jean à l’Université de Bretagne-Sud (Lorient) pendant mon Master 2. Nous étions 5 à travailler sur ce sujet.

La liberté d’expression face à la montée des radicalismes

Introduction
L’autocensure de la représentation de l’« Idomeneo » de Mozart à l’Opéra de Berlin a attiré notre attention. Selon Mozart, Idomeneo, en fin de spectacle, offrait la tête de son fils à Poséidon. A Berlin, le metteur en scène s’est éloigné de la version originale et Idomeneo décapite Poséidon mais aussi Jésus, Bouddha et Mahomet. Cette interprétation a déjà été jouée en 2003 et n’a causé aucun remous. Mais, cette fois, un appel anonyme a évoqué une possible réaction de la part d’islamistes. La directrice de l’Opéra a alors décidé d’annuler la représentation. Il est intéressant de remarquer ici que c’est uniquement la décapitation de Mahomet et non celle des autres qui a motivée ce verdict. Loin d’être isolé, cet événement, vient s’ajouter à une liste chaque jour plus longue d’atteintes à la liberté d’expression. Cette décision a été prise à Berlin mais il semble qu’elle aurait pu se produire n’importe où en Europe ou aux Etats-Unis. De même, il semble qu’elle soit appelée à se répéter si le contexte actuel ne change pas. En effet, la politique internationale actuelle, le regain de vigueur du communautarisme et des extrémismes, les attentats et violences meurtrières contribuent à créer un climat d’insécurité où nous redoutons, à tous moments, une hypothétique réaction violente de la part de radicalistes de tous bords. Face à cette annulation, les médias se sont, dans leur grande majorité, indignés de cette décision qui porte atteinte à la liberté d’expression, ce qu’illustre l’article de Peter Szendy intitulé « L’Opéra par gros temps » paru dans le journal Le Monde du mardi 3 octobre 2006 qui dénonce l’« intériorisation d’une menace » d’un ennemi imaginé : l’islamiste, et la tentative d’«analyse de la dangerosité » des possibles impacts de l’Opéra. Cette décision nous pousse à nous interroger sur les répercussions de celle-ci dans la création et la diffusion mais aussi dans notre appréhension de la culture et dans nos pratiques culturelles. Elle nous incite aussi à nous questionner sur la fonction de l’art et son engagement, sur la responsabilité des acteurs de la culture, sur notre rapport à l’autre et au monde et, au–delà de l’autocensure, sur la place de la censure dans notre société. Quelles barrières, quelles limites pouvons-nous avancer pour éviter que la peur ne l’emporte sur l’esprit critique et la création ? Qui doit agir ? Quel est, dans ce contexte, le rôle des spécialistes de la culture ? Comment et dans quel sens peuvent-ils agir ?

Confrontation des imaginaires
Les rencontres entre civilisations jalonnent l’histoire mondiale depuis l’Antiquité. Ces rencontres pouvaient provoquer un dialogue pacifique. Mais bien souvent, une des cultures absorbait l’autre pour mieux la contrôler. Ainsi la date de la naissance du Christ a été placée à proximité d’une fête païenne pour la remplacer. Ces rencontres étaient le plus souvent violentes. Leurs cultures étaient détruites par la peur, la « ré-éducation » des enfants… Cependant, la vision des dominants sur la culture des dominés peut évoluer. On assiste aujourd’hui dans le monde à un retour de ces cultures autrefois considérées comme barbares, ignorantes (les arts dits « primitifs »…)
Depuis la première fatwa lancée sur Salman Rushdie en 1989, les polémiques autour d’un choc de la civilisation de l’Occident face à la civilisation musulmane se multiplient. Ces polémiques, le plus souvent lancées par quelques individus, ont des conséquences sur la perception que nous avons de l’autre. Plus qu’un choc des civilisations, il s’agit plus exactement d’une confrontation des imaginaires. Chaque « camp » voit l’autre à travers des stéréotypes : le monde musulman serait convaincu que l’Occident nourri de mauvaises intentions à son égard, l’Occident verrait l’Islam comme une entité homogène où chaque musulman serait un terroriste en puissance. A cause de cette méconnaissance de l’autre, induisant la peur, les extrémismes prennent une part de plus en plus importante dans le débat. Toutes les religions appellent à la sacralité de la foi qui, selon elles, ne doit pas empêcher le débat, mais les insultes. La religion de l’Islam est celle dont la société parle le plus, mais elle n’est pas la seule. Les autorités religieuses ont aujourd’hui des voix qui portent dans le monde entier et font parfois peur aux démocraties occidentales. Il ne faut cependant pas voir toutes les questions liées à la liberté d’expression et à la censure à travers la religion. D’autres autorités exercent des pressions sur ce que l’Occident considère comme un droit inscrit dans l’article 11 de la Déclaration des droits de l’Homme de 1789.

Les acteurs de la censure
La censure est une fonction de contrôle des individus et de la société. Elle est un moyen de protection et d’assise du pouvoir et à ce titre un certain nombre de protagonistes en font l’usage.
Tout d’abord, le phénomène de l’autocensure consiste à s’interdire une action de son propre chef. Mais, dans la réalité, elle est souvent le résultat d’un autre type de censure. C’est une forme de censure difficile à percevoir car elle n’est pas toujours consciente et ni visible. L’exemple de l’annulation en Espagne des fêtes de commémoration Moros y cristianos concernant l’expulsion des Maures en 1492 est caractéristique du climat actuel.
La société peut être responsable de la censure. Certaines personnes prônent un renforcement de la censure comme moyen de conservation d’une identité culturelle qui a tendance à se perdre avec la mondialisation, comme l’indique l’article « la culture actuelle a besoin de censure » tirée de la Gazette de la Grande Ile à Madagascar.
Les médias peuvent aussi être des acteurs de la censure. Cette forme de censure touche plutôt le milieu des entreprises avec les scandales financiers ou le milieu de la politique que celui de la culture.
La censure peut être politique. En effet, la finalité d’un Etat est la représentation de l’intérêt général et les intérêts particuliers peuvent donc être en quelque sorte censurés. Le code Hays est révélateur des pratiques de censure des pouvoirs politiques sur la culture. Ce texte est un code d’éthique qui régit la production de films en 1930.
Enfin, la censure peut résulter d’une décision du pouvoir religieux. Dans les Etats laïques, elle concerne presque exclusivement les personnes qui ont choisit leur religion de plein gré et est souvent plutôt bien acceptée, contrairement aux états totalitaires où elle est imposée par une volonté extérieure et non intériorisée par l’individu. Par exemple, le patrimoine culturel de l’Afghanistan été détruit par des années de fanatisme et de conflits armés. Les Bouddhas de Bamiyan ont été dynamités en mars 2001.
La censure est instrumentalisée par divers acteurs, prend des formes et répond à des critères fort différents.

Les moyens de la censure
Selon le Larousse, la censure, dans son acception première, est « le fait de critiquer les actes ou les ouvrages de quelqu’un ».  Dans ce cas, les rappels à l’ordre du CSA peuvent être assimilés à de la censure, tout comme la limitation des publics ou les réadaptations. Ce fut notamment le cas pour les films Kirikou et la sorcière et La marche de l’empereur lors de leur diffusion aux Etats-Unis.
Nous pouvons nous demander si les institutions officielles, tels les musées, par le choix des artistes, ne contribuent pas diffuser une censure par le silence.
La forme de censure la plus visible reste l’interdiction. Celle-ci constitue parfois, par un effet pervers, la meilleure des publicités pour un artiste. Lorsque cette interdiction émane d’un pouvoir autoritaire, elle est souvent doublée d’une propagande et de la mise en place d’un art officiel subordonné à un Etat ou à un régime. Ce fut le cas pour le régime nazi qui interdit d’exposer à certains artistes en dénonçant leur dégénérescence au cours de l’exposition « Entartete Kunst » tout en se choisissant quelques « artistes officiels ».
Les moyens de pression sur les artistes sont variés : de l’appareil juridique à l’autodafé en passant par le droit canon et la fatwa. Aujourd’hui, avec le développement des moyens de communication, nous assistons à l’apparition de nouveaux moyens de censure qui peuvent  s’apparenter parfois à des dérives telles la surveillance d’Internet.
La censure se fait au nom de critères parfois difficiles a appréhender.

 Les critères de la censure
La censure s’applique souvent au nom de critères moraux notamment lorsqu’il s’agit d’œuvres obscènes risquant d’être exposées à la vue des mineurs, de publications incitant au meurtre ou à la violence. La notion de liberté d’expression diffère selon les pays et les traditions. Tout révisionnisme de l’Histoire  est passible de condamnation à ce titre. De même, la multiplication des procès après des crimes de guerre annonce des difficultés juridiques, politiques et morales posées par l’éclosion de l’histoire dite « révisionniste » des années 1970.
La censure est généralement considérée comme un instrument de pouvoir. La censure politique peut être de deux ordres, soit visible et annoncée ou dissimulée. Celle-ci peut également être défendue au nom de la protection d’individus. Le « politiquement correct » ne serait-il pas une autre forme de censure morale ? Les régimes politiques n’ont jamais cessé d’exercer des contrôles idéologiques sur le cinéma, la presse et tous les moyens de communication de masse.
Dans de nombreux cas, les atteintes à la liberté d’expression dans le domaine culturel illustrent la fragilité d’un Etat ou d’une institution.
Les questions autour du pouvoir et de la culture, ont aujourd’hui évolué ? Quels sont les nouveaux enjeux avec la mondialisation de la culture ? Les risques et les dérives ?
Aujourd’hui, les régimes applicables en matière de presse, de théâtre et de cinéma, prévoient comme dans tous les Etats, des restrictions à la liberté d’expression, presque toujours motivées par des considérations d’ordre public. Cette dernière peut s’avérer être répressive mais aussi préventive comme dans le cas de l’opéra.

Vers une possible radicalisation des esprits
En juin dernier, la police allemande a reçu un appel anonyme d’une jeune femme qui craignait des « désordres » et incidents suite à la dernière scène de l’opéra. Ayant été avertie, Kirsten Harms, directrice du Deutsche Oper, a décidé d’annuler les représentations de novembre prochain pour des raisons de sécurité des spectateurs et des personnes travaillant sur cet opéra. Le déroulement des évènements amène à se poser des questions sur le rôle de la police, la responsabilité de la directrice et la légitimité de la source.
Cet opéra, mis en scène par Hans Neuenfel a déjà été joué en 2003, après le choc des attentats du 11 septembre 2001. On peut donc se demander pourquoi il y aurait des risques de désordres maintenant plus important qu’il y a trois ans.
Cette programmation est d’autant plus marquante qu’elle coïncide avec l’ouverture de la Conférence sur l’Islam qui regroupe en Allemagne une trentaine de représentants de l’Etat allemand et des différents représentants de la confédération allemande musulmane. D’un côté il y a une volonté d’entamer un dialogue, de l’autre une réaction d’autocensure due à la peur.
Lundi, de nombreuses voix, dont celle de la Chancelière, du Ministre de la Culture, de l’Intérieur et du metteur en scène, se sont élevées contre cette déprogrammation, contre l’autocensure par peur qui est un risque pour la liberté d’expression. Seul Ali Kizikaya, président du Conseil islamique, a approuvé cette action voyant dans la dernière scène une offense pour les Musulmans au même titre que les caricatures. Cette grande mobilisation montre en revanche un manque de soutien des autorités politiques envers la directrice qui, en croyant bien faire, ploie sous les critiques. S’il y avait eu attentats, la société n’aurait-elle pas chercher un coupable, Madame Harms étant toute désignée ayant préféré la liberté artistique à la sécurité des personnes ? Quelle que soit sa réaction, Kirsten Harms était coupable.
On assiste actuellement à une montée des réactions de contestations de plus en plus rapide. Les caricatures de Mahomet, les propos du Pape ont eu un impact assez rapide sur les croyants musulmans. Cela entraîne une peur, de l’attentat en particulier, que l’on pourrait qualifier de paranoïaque, de la part des Occidentaux. Avoir peur peut renforcer la volonté des intégristes et les réactions d’autocensure et par conséquent peut être un danger pour la liberté d’expression et la création artistique et remet en cause notre culture démocratique.
Selon de nombreux intellectuels, cette déprogrammation est une insulte pour les musulmans modérés. D’une part parce que l’art est une expérience personnelle et que chacun y réagi différemment. D’autre part parce qu’elle fait un amalgame entre les intégristes, peu nombreux mais avec des moyens d’expressions choquants, et les autres point de vue de la communauté musulmane. Ensuite elle coupe net le dialogue qui pourrait s’opérer entre les différentes civilisations et culture en entretenant la peur, la méfiance et les idées reçues de l’Occident face à une population satanisée d’où une monté du racisme et des mouvements d’extrême droite (Autriche, France, Belgique…) En revanche il ne faudrait pas tomber dans une provocation à outrance comme la tribune de Redecker qui cherche les réactions violentes pour justifier son propos.

Les effets sur les professionnels de la culture
Les questions de la légitimité de la censure et de la confrontation des cultures, nous amènent à nous questionner sur les conséquences d’un tel climat dans nos futurs emplois et responsabilités. Ces faits touchent plus particulièrement les emplois liés à la mise en valeur de la création contemporaine et ceux liés à la programmation.
Mais pouvons nous y répondre par un art de complaisance et du «  politiquement » correct ?
Notre engagement et nos propositions conditionnent le regard « critique » du spectateur sur l’art et la culture en général. Mais est-ce que la sécurité des personnes peut être mise en jeu pour une simple question de liberté d’expression ? Une réponse par l’affirmative à cette question risquerait d’amener à des dérives telles que : la censure d’une œuvre ancienne ou bien encore la modification des programmes d’enseignement artistique.
Afin de clarifier le débat, peut-être conviendrait-il alors de déléguer ce pouvoir de « choix » à l’Etat, qui en poserait les principes par une intervention législative ? Mais tous les cas ne pourraient être envisagés et il conviendrait de se méfier de l’effet pervers que pourrait avoir un tel texte. Ainsi, aucune solution parfaite ne semble se profiler. De toute façon, la prise de risque n’est-elle pas le propre de la création artistique ?

Conclusion
Il est important de laisser tout le monde s’exprimer, quelle que soit son opinion, sa religion, ses origines et ses idées, sinon il y a des risques de tomber dans la dictature.
Au-delà de cette polémique, il faut tenter de discerner ce qui relève de l’indignation de croyants musulmans choqués dans leur conviction, de ce qui relève de la manipulation orchestrée par certains mouvements islamistes à des fins géostratégiques.
Il convient de distinguer une religion de ses dérives fondamentalistes. La démocratie se caractérise par le libre discours mais elle ne doit pas mettre en danger la sécurité de ses citoyens. L’échange, la compréhension et le dialogue sont toujours préférables à la censure. L’art peut jouer un rôle de modérateur et aller au-delà des mots pour surpasser les convictions personnelles de chacun.

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