Rencontre avec Emmanuel Landas, dirigeant d’Atelier Muséographique Cultures & Territoires

Aujourd’hui, nous avons posé nos questions à Emmanuel Landas, il nous parle de son parcours, de muséographie, d’exposition. En 2013, il s’est lancé dans l’aventure de l’entreprenariat culturel pour diversifier son expérience et aborder les questions de la valorisation culturelle et touristique sous un angle différent. Passionnant !

Emmanuel Landas1- Bonjour Emmanuel, pouvez-vous nous présenter votre parcours ?

Bonjour,

J’ai une formation initiale de sociologie, suivie à l’université de Grenoble. Très curieux de tous les phénomènes sociaux, j’ai eu la chance de croiser Jean Guibal et l’équipe du Musée Dauphinois de Grenoble, qu’il dirige toujours, dans le cadre de ma formation. Cette rencontre a été décisive et je me suis pris de passion pour ce musée de société qui allie un regard sur l’histoire des Alpes à un regard très contemporain sur l’évolution de ce massif dans toutes ses composantes, aussi bien urbaines que rurales (évolution de la société montagnarde, phénomènes liés à l’industrialisation, migrations…). Au point d’y entrer en 1994 dans le cadre du service national.

Pendant deux ans, j’ai bénéficié de l’expérience et de l’originalité du regard de ceux qui agissaient alors dans le cadre du musée et de la Conservation du Patrimoine de l’Isère. Cela m’a permis par exemple de travailler sur l’exposition internationale « La Différence » qui a itinéré pendant plusieurs années entre Neuchâtel, Québec, Paris et Grenoble.

Ensuite, j’ai en quelque sorte validé mes acquis par un DESS d’ingénierie des métiers de la culture de l’université de Bourgogne, l’ancêtre du Master Pro où j’interviens aujourd’hui.

Après une très intéressante expérience sur un projet de CCSTI de la vigne et du vin à Beaune au sein du Bureau Interprofessionnel des Vins de Bourgogne et un passage au sein du service des publics du Musée du Louvre (Carte Louvre Jeunes et surtout organisation des Nocturnes Jeunes, animées par des étudiants en histoire de l’art et en médiation culturelle), j’ai pris la direction de l’Ardèche : nous étions en 1999, 5 ans après la découverte de la grotte Chauvet et le conseil départemental de l’Ardèche constituait une équipe de maîtrise d’ouvrage pour créer l’espace de restitution de la grotte Chauvet à Vallon-Pont d’Arc.

J’y ai travaillé non seulement sur la définition scientifique et culturelle du projet (pour un musée de France, on dirait « PSC muséofiche MCC« ) mais également, et cela m’a beaucoup servi par la suite, sur la partie maîtrise d’ouvrage à proprement parler : définition, programmation architecturale et fonctionnelle avec le programmiste, concours architectural, APS et APD de maîtrise d’œuvre… Le projet a connu des aléas notamment liés au choix du site d’implantation, mais le travail que nous avons réalisé jusqu’en 2003 a servi car la Caverne du Pont d’Arc aujourd’hui achevée a été réalisée sur les mêmes bases.

J’ai ensuite pris la direction du centre-est :

– l’Ain tout d’abord, où j’ai travaillé sur la valorisation des patrimoines de la Dombes et du Pays de Gex : expositions, vidéos, publications, tout en rédigeant avec l’équipe des Musées des Pays de l’Ain (CD01) le projet scientifique et culturel et le programme muséographique d’un encore hypothétique musée de la Frontière au Fort l’Ecluse, au bord du Rhône, à quelques encablures de Genève.

– la Franche-Comté ensuite où j’ai assuré la responsabilité des collections et des projets muséographiques des Musées des Techniques et Cultures Comtoises, un réseau de musées, de sites d’interprétation et d’entreprises visitables, du Haut Jura à la Haute-Saône et au Territoire de Belfort. J’y ai notamment travaillé à la réalisation de l’écomusée du pays de la Cerise à Fougerolles (Haute-Saône), à la création du musée du Sel et à la valorisation de la Grande Saline de Salins-les-Bains (Jura) : projet architectural et muséographique, reconnaissance à l’UNESCO, création d’un sentier d’interprétation sur le thème du sel entre la Grande Saline et la Saline Royale d’Arc-et-Senans (Doubs) ; à l’accompagnement des professionnels du Comté dans leurs projets de création d’une nouvelle maison du Comté à Poligny.

Ecomusée du Pays de la Cerise à Fougerolles

Présentation permanente de l’Ecomusée du Pays de la Cerise à Fougerolles (Haute-Saône)

2- Vous avez créer votre agence d’ingénierie culturelle, Atelier Muséographique Cultures & Territoires, en 2013. Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à monter votre entreprise ?

L’idée trottait en moi depuis l’expérience « Chauvet » : j’appréciais de travailler avec les différents prestataires. Et puis en 2010, suite au départ du conservateur des Musées des Techniques et Cultures Comtoises, j’ai assuré la co-direction opérationnelle du réseau. A cette occasion, un nouveau projet associatif a été mis en place et j’aurais souhaité que l’association soit plus présente dans le champ concurrentiel pour aider les collectivités de Franche-Comté mais aussi des régions limitrophes à avancer dans leurs réflexions et dans leurs actions. Outre les questions que cela posait en terme d’égalité d’accès aux marchés publics (en gros, de manière tout à fait légitime, il ne fallait pas que la partie subventionnée de nos actions serve à notre activité d’ingénierie « commerciale »), le conseil d’administration a souhaité limiter nos actions aux seuls membres du réseau ou aspirant à y rentrer. C’était en soi déjà très gratifiant, mais j’ai continué à travailler cette idée qui est devenue projet au fil des mois.

Et puis à l’occasion d’un départ en Ardèche lié au nouveau projet professionnel de ma compagne, j’ai franchi le pas très rapidement. Créer son entreprise n’est pas très compliqué ni très onéreux dans la prestation de service. Mais il faut avoir un projet bien ficelé, une vision de vos ressources à au moins deux ans (c’est un minimum) et… beaucoup de travail et de patience…

3- Quels type d’entreprises, d’administrations font appel à vos services ? Pourquoi ont-ils besoin d’un prestataire externe pour réaliser leurs projets muséographiques ?

Depuis la création de mon activité, mes commanditaires sont des collectivités et des syndicats ou associations professionnelles : communes, communautés de communes, départements, parc naturels régionaux, associations de vignerons, syndicat des producteurs et affineurs de Comté AOP par exemple.

Je travaille sur un champ un peu plus large que la muséographie à proprement parler : cela concerne également l’interprétation du patrimoine en extérieur, la création de parcours d’art contemporain…

Les raisons de faire appel à un prestataire extérieur sont nombreuses. De nombreux organismes tout d’abord n’ont pas les compétences en interne pour mettre en œuvre certains projets éloignés de leur cœur de métier mais qui font partie de leurs champs d’actions ou des compétences votées. Dans certains cas, notamment en terme de conseil et d’études de définition, un point de vue extérieur est souhaité, pour apporter un éclairage neutre ou simplement pour valider des réflexions menées en interne.

4- En temps que professeur à l’université de Bourgogne, quel conseil donneriez-vous aux jeunes qui veulent s’engager dans une carrière dans le secteur du patrimoine culturel ?

Tout d’abord, je ne suis pas professeur, c’est important : je me considère comme un professionnel intervenant dans le cadre de la formation, (Il s’agit du Master Pro d’Ingénierie des Métiers de la Culture de l’Université de Bourgogne.), et j’apprécie de pouvoir partager mon expérience avec quelques pistes, quelques astuces qui peuvent éclairer les étudiants dans leur futur parcours.

Travailler dans le domaine du patrimoine culturel n’est pas une chose facile, mais c’est tellement intéressant. Pour ma part, au bout de près de 20 ans je me suis remis en question : j’ai gardé la possibilité de faire ce que j’aime sans être tributaire -ou dépendant- d’une seule organisation, d’une seule collectivité. Cela m’amène aux valeurs : pourquoi fait-on ce métier ? C’est important de se le demander. Cela ne peut pas être un job alimentaire. Pour ma part, j’ai toujours voulu donner du sens à la connaissance, la partager, transmettre l’idée que le patrimoine n’est pas un héritage figé mais qu’il est avant tout une ressource pour progresser, que la médiation doit être une transmission des cultures, des savoir-faire, des techniques, tout en interrogeant nos propres pratiques, nos organisations, nos formes sociales afin de les mettre en perspective : hier, aujourd’hui, pour demain.

Exposition "Laissez-vous comté !"

Exposition « Laissez-vous comté ! » exposition itinérante pour le CIGC (Interprofession Comté AOP)

Le musée, le centre d’interprétation ne doit pas être arc-bouté sur sa collection, son objet d’étude et de valorisation. Il doit être ouvert sur son environnement pour faire passer des messages. En quoi un musée consacré à la céramique gallo-romaine en Aveyron peut nous interroger sur l’industrialisation et la désindustrialisation du monde contemporain ? En quoi une exposition autour d’une collection de ski à Grenoble peut nous éclairer sur l’évolution de la montagne depuis 150 ans ?

L’exposition peut et doit être un objet de délectation, c’est notamment vrai pour les musées d’art. Mais elle doit être avant tout – à mes yeux – l’occasion d’un échange collectif autour d’un certains nombre d’enjeux de société, de la conception à la médiation, y compris dans l’évaluation. Et de nombreux acteurs sont concernés : élus, conservateurs, techniciens, scientifiques et, évidemment, publics.

D’un point de vue pratique, parce que je l’ai souvent constaté, il est important que les futurs professionnels tiennent compte de deux aspects importants :

  • Le premier, c’est de bien comprendre le fonctionnement des organisations dans lesquelles ils vont rentrer. J’ai trop vu de jeunes professionnels incapables même après plusieurs années de pratique, de comprendre comment fonctionnaient leurs communes, leur conseil départemental, quelles étaient les compétences de la collectivité, les dates clés, les partenaires clés à mobiliser pour un projet… Cela s’apprend, mais cela demande une ouverture d’esprit pour s’y intéresser.
  • Le second, c’est de se former à la gestion de projet au-delà des seules questions muséographiques ou patrimoniales : qu’est-ce qu’un maître d’ouvrage, un maître d’œuvre, un AMO ? Comment s’articulent t-ils ? Quels sont les partenaires d’un projet ? Techniques, financier ? Comment s’organise un marché public ? Quelles sont les étapes clés d’un projet architectural ? Toute une série de questions qui donne au professionnel une vision d’ensemble de son environnement et qui peuvent l’aider à trouver les clés du camion pour réussir de beaux projets en les maîtrisant.

Merci beaucoup Emmanuel d’avoir répondu à mes questions ! N’hésitez pas à le suivre sur son comte Twitter @e-landas !

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